Taccuino carolopolitano Le Jumelage ! Qu'est-ce donc que le Jumelage ? Et quelles sont les raisons de la propagation de cette initiative ?... Voilà encore une autre nouveauté de cet après-guerre, me disais-je I Je crois que l'on puisse le comprendre en tant que désir des hommes de se rencontrer, de communiquer entre eux, de se connaître, l'âme sereine et reposée après le terrible ouragan de la grande guerre. L'homme est évidemment bon au fond du coeur, et après les luttes, la fureur, les atrocités, la mort, il sent, s'étant dépouillé de toute présomption et de tout orgueil, le besoin de manifester et d'extérioriser le meilleur de lui même, le « soi » irrationnel qui conduit aux nécessaires rapports humains, à cette participation de chacun de nous aux joies, aux projets, aux espérances et aux douleurs d'autrui, sans aucun sentiment d'envie. J'aimais le définir ainsi, le jumelage qui me conduisait en France, lorsqu'après Sciaffusa et le bref parcours en Allemagne je m'engageais dans le vert paysage des Ardennes vers Charleville. Un paysage doux, onduleux, d'un vert foncé, qui reposait et détendait. Le ruban d'asphalte se dénouait au milieu des collines solitaires, où les landes et les tourbières disputent le sol aux forêts de chênes, de hêtres, aux charmes et aux élégants bouleaux. On ne rencontrait pas une maiosn, pas un village. L'homme a évidemment favorisé la lande soit à cause des bovins qui y vivent en liberté et des fameux chevaux des Ardennes, sobres et résistants, qui trouvent leur nourriture dans les taillis, soit à cause du défrichement en vue de quelques maigres cultures. Ma voiture roulait dans ce paysage d'extase au soleil couchant et filait à plus de 100 à l'heure sans inconvénients. Une bicyclette ! Une moto ! Pas même l'ombre. Le soir, surtout, il est bien difficile de croiser une voiture. Pour un Italien qui connaît bien les routes qui conduisent au Lac de Garde ou sur la Riviera Adriatique, ce n'est pas peu dire I Cesl une merveille, je dirais même un paradis. . La Grand-Place. J'arrive à Charleville à la tombée de la nuit. La ville de Charles Io nous accueille, Place Ducale. Des groupes se forment entre Mantouans et Carolopolitains. On se salue, on échange des compliments et des politesses sans fin avec nos hôtes cordiuax et d'une extrême gentillesse. Madame Lambert, très charmante, et son mari, viennent à ma rencontre et me demandent des nouvelles de mon voyage, si je suis fatigué et si je désire me rendre à mon hotel. Mais je ne puis faire autrement que regarder autour de moi. Un magnifique ensemble architectural disposé en rectangle aux quatre côtés assez longs s'offre à mes 'égards. Les bâtiments se dressaient dans leur beauté harmonieuse et, les suivant des yeux, ils se détachaient sans solution de continuité, en une parfaite symétrie en belle disposition classique dans leurs lignes sobres et élégantes. Les énormes toits au profil dentelé qui s'èlançaient vers le ciel semblaient en relief, avec leurs profils découpés. Et ils ressemblaient à de grandes dames à la haute coiffure ornée de dentelles. Ah Dame ! c'est un accueil de tout premier ordre, me disais je, tandis que M. et Mme Lambert attendaient encore, en me regardant, une réponse de ma part. Oh, c'est merveilleux, c'est vraiment admirable, (surprenant, épatant... a scelta I) Messieurs I Oui, car cette Place qui se présentait à moi d'une façon inattendue dans son ensemble parfait d'unité et d'harmonie, je la trouvais d'une grande beauté, pleine de charmes que seuls, le sens de la mesure et de la proportion, peuvent donner et qui font que la beauté et la vertu se fondent en un tout unique. Charleville. C'est une petite ville de 30.000 habitants environ, active, rangée et pleine de dignité. L'industrie y est développée depuis longtemps : exploitation de carrières d'ardoise, industries de la laine mais surtout industries métallurgiques et sidérurgiques. Les usines de Charleville, me disait Mademoiselle Claude Tainturier, qui était notre guide, sont considérées parmi les plus importantes du département pour la production du fer de la fonte et de l'acier. Tout le monde travaille et le salaire moyen est plus que suffisant. Aucun problème important pèse sur les conditions de vie des Carolopolitains. Pendant toute la matinée, la petite ville présente une animations fiévreuse, comme chez nous aux jours de marché, et prend des allures de grande ville. Les ménagères courent d'une boutique à l'autre, joyeuses, bavardes et affairées, contrairement aux hommes qui, plutôt sérieux, compassés et lents, sont dans les nombreux bars, restaurants et cabarets. Les habitants sont d'une cordialité spontanée et ont un aspect laborieux et tranquille. Leurs façons sont gentilles et polies. Aucune ostentation mais au contraire une simplicité extrême. Le milieu social et celui géographique semblent se fondre en une complète harmonie. Au point de vue urbaniste, la ville est bien aménagée. Elle est encore en voie d'agrandissement, mais selon le Plan Metezeau, l'architecte de Dreux, à qui Charles Io confia les soins de son aménagement. En plus de la puissante et merveilleuse Place Ducale il y a d'utres célèbres monuments de la Renaissance, edifices, églises, et la résidence des Princes, oeuvre de Clément Metezeau lui même. Cet architecte, m'expliquait M.lle Claude, est deux fois un grand homme. Avant tout pour ce qu'il a su édifier, et en deuxième lieu pour sa fidélité aux projets du Prince qui voulait créer une ville accueillante, avec de belles places, de belles maisons et de beaux monuments afin que ses habitants soient généreux et que leur ordre et leur harmonie puissent constituer un héritage du bon goût et une action éducatrice continue pour les habitants eux-mêmes et les étrangers qui auraient visité la ville. Mademoiselle Claude. M.lle Claude est l'exemple typique de ce milieu. Jeune fille vlgou- 1 2 reuse, cultivée, cordiale et généreuse, d'une éloquence simple et aimable, exempte de toute présomption intelectuelle. Aimant le phrase positive ce qui requiert une grande application personnelle. Elle a insisté pour que je visite deux églises parmi les plus expressives du plus autentique gothique français du Nord. Et, ce fu là, une excellente initiative qui m'aida à combler mes lacunes au sujet de cet art français très typique, par une documentation vivante et immédiate. Je connaissais déjà quelque chose au sujet de la naissance, des caractéristiques et du développement de cet art qui dans les régions françaises du Nord a trouvé sa plus haute expression et son plus florissant période. Mais M.lle Claude désirait surtout me faire connaître les deux époques du ghotique français, desquelles, dans nos discussions nous n' avions pas parlé : c'est à dire le gothique rayonnant et le gothique flamboyant. Ce fut une vraie leçon, conduite avec méthode, amabilté et simplicité qui me fit toucher du doigt la transformation graduelle d'une expression à l'autre. Expérience, pour moi vraiment concrète et en même temps délicieuse. Nous avons visité aussi la maison où naquit, en 1854, Arthur Rimbaud ; celle-là même où il écrivit « Le Bateau Ivre » et qui se trouve près du « Vieux Moulin » autre construction de l'époque de la Renaissance due à Metezeau et enfin une Salle du Musée Municipal dédiée au poète Rimbaud. C'est une caractéristique collection d'estampes et de photographies disposées de façon à reconstruire, à l'aide des images, la vie de ce grand symboliste qui, avec Villon, est sans aucun doute la figure la plus singulière de la littérature française. Déjeuner au Grand-Hotel. Les Français, tout le monde le sait !, aiment la bonne table. Le sérieux et les soins avec lesquels ils savent préparer et disposer la suite des mets correspondent à une précise exigence personnelle plus que formelle. La préparation et la présentation semblent être vraiment conçues en fonction de l'invitation et de la bonne prédisposition de l'invité à ce rite. C'est ce que je compris lorsque je pris place devant une table délicieuse. Une heureuse chance m'avait placé entre un metteur en scène très loquace à ma gauche et, un conseiller du M.R.P. à droite ; devant moi se trouvait M. Robinet, Directeur des Archives d'Etat des Ardennes, lequel se trouvait à son tour entre un conseiller socialiste et une gracieuse journaliste franco-indochinoise. Entre un plat et l'autre, et, un verre de vin généreux, la conversation prit son essor. On parla de Mantoue, de Charleville, du cinéma français et italien, de néo réalisme. L'agrèable conversation alimentée par le brillant bagout du cinéaste et les expressions méditées de M. Robinet changea de ton quand elle glissa sur le terrain de la politique. Europe Commune ou Europe des Patries ? Je m'apperçus que j'avais touché un argument délicat. De toute façon j'exposais mes ideès avec sincérité. Mais mes interlocuteurs ne furent pas de cette opinion et laissèrent tomber la question. Toutefois, étant Invité, je voulais m'informer, je voulais savoir, tenter une expérience directe. Je dis alors que je ne comprenais plus la démocratie française, des principes et des traditions de laquelle, les peuples européens et en particulier le peuple Italien ont trouvé leur inspiration. Comment donc le peuple français si jaloux de ses prérogatives et de sa force a-t-il pu y renoncer ? La crise que la France traverse actuellement, répondit M. Robinet est très grave et profonde. De Gaulle est le seul homme qui puisse faire face à la situation en maintenant l'union de la France entière. Le peuple français voit dans la personalitè du Général l'unique personne qui puisse résoudre le problème algérien en évitant au Pays une guerre fratricide. — Mais, repris-je, quand le peuple renonce à ses prérogatives, à son autorité, il renonce pratiquement à la condition première de sa vie, de son progrès — la liberté — Une vraie démocratie ne peut concevoir un gouvernement sinon avec le peuple. Oh oui, dit le conseiller socialiste, mais ensuite les partis prendront la direction du pays, puisque la démocratie française est la vraie, disait-il avec ardeur, celle qui ne peut se concevoir sinon avec le peuple. « Pour le peuple et par le peuple », continuait-il à répéter avec insistance. Chez Mademoiselle Tainturier. C'est une maison dont la façade donne sur l'Avenue Charles de Gaulle, tandis que le reste s'étend sur un jardin d'où l'on peut admirer le panorama de la haute vallée de la Meuse qui coule venant du Nord en formant de larges méandres et qui aux abords de Charleville creuse son lit dans la roche, s'enfonçant jusq'à une profondeur de plus de 100 mètres. La salle à manger communique avec le salon par un large couloir qui conduit également dans la bibliothèque. Toutes ces pièces ont de larges fenêtres s'ouvrant toutes sur le jardin d'un style anglais et, reçoivent constamment une belle lumière. L'ameublement présente une variété de style très recherché, allant du moderne à l'ancien. Tout semble être disposé avec un sens pratique et fonctionnel. Rien n'est ostentè ou exposé comme dans un musée. L'ambiance de la maison, en somme, exprimait elle même une habitude de vie basée sur la pratlcité, le bon goût, le travail et le respect des objets que l'on aime et dont on se sert tous les jours. M. et Mme Tainturier me firent un accueil extrêmement gentil. Madame surtout était d'une gentillesse exquise et ses façons étaient si cordiales que j'oserais dire affectueuses. Je me trouvais donc tout à fait à mon aise et mon après-midi s'écoula plein d'intérêt et rempli de joies intimes goûtées en d'angréables conversations et dans l'admiration de tout ce qui m'entourait dans cette merveilleuse maison. « La Paresse » Monsieur Tainturier, directeur du journal local, est une personne 3 4